L’arbre à histoire

25 ans de rencontres

Dès sa première édition, le Salon du livre de Tahiti a affiché ses ambitions en invitant l’auteur de L’âme des guerriers, Alan Duff.

L’objectif initial, qui était de tisser des liens avec les pays du Pacifique, s’est rapidement étendu aux cinq continents. En vingt-cinq ans, ce sont près de 300 invités du monde entier qui ont animé des rencontres et des ateliers. Vingt-cinq ans d’échanges inédits, de beaux moments de partage. Cette fête ne pourrait qu’être plus belle, en rassemblant tous ceux qui ont fait de ce Salon, au fil des ans, un rendez-vous unique pour nous à Tahiti.

Pour fêter ce quart de siècle, de nombreux auteurs, autrices, illustrateurs, illustratrices d’ici et d’ailleurs ont tenu à nous adresser un message, un souvenir ou quelques mots et pensées pour demain, nos 25 années à venir. Nous les remercions chaleureusement pour les moments partagés et l’ambiance exceptionnelle qu’ils ont contribuée à créer. Cette proximité et cette sincérité dans les échanges avec le public polynésien sont la marque de notre Salon, et nous leur disons que le Salon, c’est aussi eux.

Jean Christophe Tixier

Pau. Paris. Los Angeles. Papeete.

1 heure. 5 heures. 10 heures. 23 heures.
Ici, le soleil se couche, quand chez vous il se lève. Ici on s’endort, quand chez vous on déjeune. À force de changer d’heure, c’est à ne plus savoir si on est aujourd’hui, ou bien déjà demain — anānahi.
Surtout qu’on se retrouve chez vous avec la tête en bas. À moins que ce soit nous qui soyons accrochés à la terre par les pieds. Allez savoir…
N’en déplaise aux platistes, la Terre tourne, et demain, quelque part, a déjà commencé. ia ora na

Pierre Cornuel

Salon du livre Papeete Remembered

My thoughts are at once dominated by perfumed blossoms, en plein air, a salon coloured mostly by Pacific Indigenous culture. At the same time the garden had an international air about it, with simultaneous English Translations available from the French (and the reverse) on headsets, skilfully hosted by Yan Peirsegaele.
There is a space within me that is now occupied by Tahiti. As a young man I landed here by ship in 1966. From a bluish speck on the horizon, there grew this dramatic volcanic place that steeply peaked high out of the ocean. It was here that I experienced culture shock for the first time; the traffic on the busy streets of Pape’ete travelled on the opposite side of the road to what I was used to in Australia, and all signs we’re in a foreign language. It was here that I was bought closer to Paul Gaiguin’s work and his influences in my own painting. I returned in 1979 on my way back to Australia after living abroad for 11 years, this time I was with my wife and two-year-old daughter, we were travelling from Vancouver to Sydney. Next, I was invited to attend Pape’ete’s Salon du Livre. I had become a writer, transformed from being an artist/designer to a person of letters, to an academic Dr Creative Arts. I have had three of my seven books translated
into French. I made a presentation here after which my rationale and methods were discussed. There is a great interest in Indigenous Australian culture here, and to how I had created my often-wretched stories into popular and prize-winning narratives. I appreciated the generous hospitality extended to me by the people who live here and the genuine curiosity about my people. Like European George Forster almost 250 years earlier, I found a proud and organised people who today embrace and celebrate their own literary oeuvre but at the same time there is also a willingness to recognise and learn about works of the other.

Philip McLaren

25ème anniversaire de Lire en Polynésie
Lire en Polynésie : Moment souverain à Tahiti
Hamid Mokaddem, écrivain et philosophie situé en Nouvelle-Calédonie.
J’eus ce privilège d’être à Tahiti à l’occasion d’un congrès. Très vite, il m’avait été difficile de contourner la manifestation culturelle majeure, Lire en Polynésie. Celle-ci attirait du monde. Grâce au travail discret, efficace de l’équipe organisatrice. L’éditeur charismatique Christian Robert, le « Boss », comme le surnomment les personnes avec elles travaillent, avait « imprimé » – n’est-ce pas là son premier métier ? – de son style la réunion des éditeur.e.s, actrices et acteurs du livre et de la culture.
Comment ne pas être happé par l’atmosphère mystique du lieu et fasciné par la majesté du banian si bien baptisé Hiro, chantre et héros de la culture, pour reprendre le mot de la très belle biographie que lui a consacré l’écrivain Jean-Marc Tera’ituatini Pambrun. Livre édité par Puna Honu découvert et acheté au salon littéraire. En 2024, la thématique de l’édition Lire en Polynésie fut justement les héros.
Lire en Polynésie n’est pas un quelconque salon du livre. Les Gens, le lieu, le milieu, fascinent et on sent vivre un moment souverain et devenir comme chez soi. On y croise des nombreux artistes de l’envergure de Chantal Spitz et Flora Devantine, et de bien d’autres, qui promeuvent l’expression des littératures mao’hi. Il y a quelque chose d’unique, de singulier, d’apaisant. Le souvenir pérenne n’en sort jamais indemne. On s’y est océanisé pour ainsi dire.
Que l’événement puisse durer et avoir encore devant lui une longue vie !
Gonzague Aizier
Demain, je quitte Tahiti une nouvelle fois et pourtant je ne suis pas triste. Je pourrais regretter de laisser paysages, sensations et amis trop brièvement retrouvés. De ranger une fois encore au rayon des souvenirs heureux le bleu intense de l’océan, la lumière du milieu du jour qui délimite des aplats de couleurs bordés d’ombre, celle plus douce du soir qui estompe les contours et pare d’or arbres, montagnes et maisons, de me languir déjà du vent dans les cocotiers du front de mer ou le feuillage des albizzias centenaires de l’avenue Pouvanaa a Oopa. Me morfondre de laisser s’estomper à nouveau le parfum sucré du Tiaré ou celui léger et citronné des fleurs de frangipanier, la saveur du thon cru et le son des ukulélés. Ou de pleurer les montagnes et l’air qui s’assèche au fur et à mesure de l’ascension.
Mais je me réjouis plutôt des rencontres lors du salon, prolongement de l’écriture. Des échanges et des anecdotes offertes avec la générosité de ceux qui savent s’enrichir de l’autre.
Et puis, au-delà de ce qui a été vécu, je sais que si je pars demain, ce départ s’accompagne d’une nouvelle mise en mouvement. Que je reviendrai d’une façon ou d’une autre, demain ou un peu plus tard.
Laurent Cardon

Andrea Hirata
My name is Andrea Hirata. I am an Indonesian author of Les Guerriers de l’arc-en-ciel. I feel fortunate that my novel, which is originally in the Indonesian language with the title of Laskar Pelangi, has been translated into different languages. All along, I have witnessed how a linguistic journey has transformed my work into a conversation about the issues I propose: the right to education, the power of teaching and learning, and humanity.
During my 22-year literary journey, I have gone places. Every literary work, every place, every book event, every talented author, offers a unique virtuosity. Yet, being invited to talk about my novel at Salon du Livre de Tahiti in 2020 was an experience that helped me define myself as an author. It resonated with me as an ideal platform where the important issues, not only in the realm of literary works but also in the broader picture of social, cultural, and humanity were significantly discussed and artistically presented.
I believe that through the Salon de Livre de Tahiti, the true spirit of authorship and readership will be preserved. And on a personal level, it has reignited my effort to save my own mother tongue: the native language of Belitong Island, which is on the brink of extinction.

Andrea Hirata
Instagram @hirataandrea

Du Japon aux Marquises, puis au Japon à nouveau... - Seegan Mabesoone
J’ai fait partie des quelques rares – et heureux – auteurs invités lors de la 21e édition du Salon du Livre de Tahiti, en novembre 2021, en pleine crise sanitaire. Dans mon cas, le défi fut particulièrement difficile à relever, sachant que je n’habite ni dans le Pacifique Sud ni en Europe, mais au Japon. Plus aucun vol direct entre Tokyo et Papeete, une foultitude restrictions et de procédures inénarrables du côté de l’administration japonaise… Bref, j’ai dû parcourir une véritable Odyssée de 34 000 kilomètres, traverser deux océans et quatre continents : Tokyo → Paris → Los Angeles → Papeete → Vanvouver → Paris → Amsterdam → Tokyo, soit un tour du monde éclair en sept vols long-courriers pour retrouver mes amis du Fenua.

J’étais invité pour la sortie de mon « roman en quinze haïkus » intitulé L’île-sirène, paru la même année aux Editions Haere Pō à Tahiti. En fait, ce roman avait été écrit d’abord en japonais, lors d’une année sabbatique que j’ai passée à Hiva Oa, aux Iles Marquises, de 2019 à 2020. Ce « conte moderne », dont l’action se déroule à la fois au Japon et sur la Terre des Hommes, narre une étrange histoire de sirène marquisienne, kidnappée par deux Japonais dans le but de l’exhiber dans un aquarium du bord de la Mer du Japon. La version japonaise fut publiée sous forme de feuilleton en 2020 dans le magazine littéraire Haïdan, puis en volume en 2023 aux Editions Hon’ami shoten à Tokyo. Et puis je m’étais dit que cette histoire intéresserait peut-être mes amis Polynésiens et j’en avais fait une autotraduction, ou plutôt une « auto-adaptation » en français, que j’ai envoyée du Japon, par courriel, aux Editions Haere Pō. Le directeur de cette maison, Robert Koenig, étant un fin amateur de poésie japonaise, de haïku en particulier, a tout de suite apprécié la structure narrative du texte, dont chaque chapitre commence par un haïku. Enthousiaste, il m’a proposé, non seulement de publier le livre, mais aussi de m’inviter au Salon pour que j’y donne des conférences sur le haïku – je suis titulaire d’un doctorat sur le maître de haïkaï classique Kobayashi Issa. De courriel en courriel, nous avons aussi eu l’idée d’un concours de haïku à organiser à cette occasion – ce serait le premier en Polynésie. Et l’idée se concrétisa avec grand succès. Ainsi, près d’un millier de haïkus furent envoyés de tout l’archipel polynésien pour la 21e édition du Salon du Livre de Tahiti. Je me souviens encore avec émotion de la qualité des descriptions de la « nature polynésienne » dans ces haïkus, et, en tant que juré, je fus ravi de récompenser du Premier Prix une jeune femme marquisienne, avec ce poème :

Ma’ita te tai
Tani te ‘eo manu
‘Ena te ua   
(traduction en français : La mer blanchit, / Les oiseaux unissent leurs chants – / Voici la pluie ! )

Raita KAIMUKO (Hiva Oa)

Un autre moment fort fut l’organisation de deux ateliers d’écriture de haïkus, les 19 et 20 novembre 2021, là encore une première en Polynésie française. Le 19 novembre est d’ailleurs l’anniversaire du décés du grand maître de haïkaï Kobayashi Issa, sur lequel j’ai écrit ma thèse… Je ne pus m’empêcher de penser que le poète, dans l’autre monde, nous protégeait de son regard bienveillant. Et, devant le succès de la « poésie miniature d’inspiration japonaise » en Polynésie, j’ai même formulé le souhait que ce concours de haïku polynésien fût pérennisé sous une forme ou une autre… mais je conçois bien que ceci demande une structure assez lourde – moi-même, je suis assez occupé par mon activité de poète et d’écrivain ici au Japon.

Le dernier soir du Salon, à l’hotel Le Tahiti, j’ai diné avec l’illustratrice et autrice catalane Mariona Cabassa, invitée comme moi. Je lui ai raconté les péripéties de mon année sabbatique aux Marquises, l’épastrouillante histoire de « boules puantes » qui m’avait poussé à quitter le Japon à l’époque, etc. Elle m’a ordonné : « Laurrrrent (c’est mon véritable prénom), prrrromets-moi d’écrirrre cette histoire, c’est trop marrrrant ! ». Alors, de retour dans ma chambre, j’ai commencé la redaction d’un nouveau roman : « Ulysse Pacifique », qui commence et se termine au Salon du Livre de Tahiti (il est disponible sur internet gratuitement : http://lelivredehaiku.fr/livres/echo_chemin/ulysse_pacifique_integral.pdf
)
Pour finir, il semble que le Salon de Tahiti m’ait porté chance, puisqu’à mon retour au Japon, j’ai appris que la version japonaise de mon « roman en quinze haïkus » L’île-sirène (en japonais Harukanaru markiize shotō 遥かなるマルキーズ諸島) figurait parmi les quatre finalistes du plus ancien prix littéraire de haïku au Japon, le Prix de l’Association du Haïku Moderne (Gendai haiku kyōkai shō). Malheureusement, je n’ai pas obtenu ce prix pour cet ouvrage, mais pour mon recueil suivant, intitulé Queen Mab’s Cave (妖精女王マブの洞窟 ,
79e Prix de l’Association du Haïku Moderne – il s’agit d’une première pour un étranger au Japon !). Or, dans ledit recueil Queen Mab’s Cave on retrouve aussi de très nombreux haïkus composés en Polynésie, notamment celui-ci, que j’ai composé sur la plage de l’hôtel Le Tahiti le dernier soir du Salon :

タヒチの砂に捨てられし水着 人魚のサイズ
Tahichi no suna ni
Suterareshi mizugi
Ningyo no saizu

(traduction en français:)
Sur une plage de Tahiti
Un maillot de bain abandonné
Taille sirène !

Ainsi, même en tant que Français habitant au Japon depuis plus de trente ans, et depuis ces « années de crises et de révélation intérieures » de 2020 et 2021, je me sens à jamais lié, telle une particule élémentaire « intriquée », à l’autre rive du Pacifique, celle de îles de l’éternité… Vai ei nui à tous du Soleil Levant !

Seegan Mabesoone,
Nagano, Japon, le 3 septembre 2025.

FENUA
Bordé par le scintillement des étoiles au cœur de l’infini des légendes, Fenua, étrange son de la conque ou du ressac…
Pas d’autre nom, juste l’écho d’un rêve épris de liberté… Le vieux banian nourrit sa canopée des mots que chaque saison dérobe aux vivants…

Sous les laves des ancêtres, le souffle des pierres exulte d’autres possibilités… La pluie verdit des vahinés antidatées, oblitère des pardons toujours réclamés…

Fenua est ton nom…

Fenua est ton nom gravé dans les nervures de l’uru, dans le sillage des pirogues au bord des songes…

Une coquille renvoie l’écho des silences qui ont oublié de se taire… Utopie d’un paradis que des navires ont tenté d’emporter… Les anciens dieux détatoués rêvent de tambours… Les alizés délient la bouche des vivants…

Les tatouages défient les liturgies… La mémoire des guerriers rebat les cinq lettres…

Fenua est ton cri…

Carnet de voyage Tahiti - Sébastien Chebret
Sandrine Mirza
Thanh-Van TRAN-NHUT

Sous un acacia, un berger raconte à son frère le jour où un lion surgi des herbes a attaqué un groupe de guerriers. Alors que le tonnerre roule dans la vallée du Grand Rift, la poussière rouge tourbillonne comme des gerbes de sang.

A l’ombre d’un olivier, une vieille femme parle de djinns gardiens de trésors à des enfants ébahis. Mais le vrai trésor, elle le sait, c’est la mer qui scintille au loin et les pierres brûlantes de leur village. Les poètes, que l’alcool de chrysanthème a rendus intarissables, agitent leurs manches en évoquant la beauté des Immortelles. Le bruissement des bambous et le froissement de la soie se répondent dans le soir qui tombe. A la lumière des flambeaux, le grand banyan prend des allures fantasmagoriques. Dans le sable, les pétales de tiaré et les arabesques tracées par les danseuses aux pieds nus racontent une histoire d’amour et de trahison. Songes et récits s’épanouissent au pied des arbres, montent dans les frondaisons et se dispersent sur le dos du vent.

Thanh-Van TRAN-NHUT

Estelle Billon Spagnol